Bienvenue dans ma tribu sur TF1 : le « choc entre show et réalité »

Les Huli, sélectionnés pour « Bienvenue dans ma tribu » – la dernière télé-réalité en date produite par Alexia Laroche-Joubert pour TF1 – n’ont pas été aussi manipulés qu’on a pu le croire. Ils auraient très bien joué la comédie et en tireraient déjà profit… au détriment de la Nature et de tribus adverses, indirectement mises en danger par l’émission française.

Florence Brunois est chercheuse CNRS au Laboratoire d’Anthropologie Sociale du Collège de France. Spécialiste des Kasua, une tribu de Papouasie orientale au sein de laquelle elle a vécu 5 ans et noué des liens qu’elle considère comme familiaux, elle connaît aussi très bien la tribu Huli et la situation actuelle en Papouasie-Nouvelle Guinée.

UNE SITUATION GEOPOLITIQUE COMPLEXE

Comme « la plupart des ethnologues », Florence Brunois a fait l’effort de regarder Bienvenue dans ma tribu. Et pour cette chercheuse CNRS au Collège de France, qui a vécu en tout 5 années en Papouasie avec les Kasua, c’est véritablement le « choc entre le show et la réalité ». L’émission ne décrit pas une seconde les enjeux locaux, le contexte social, économique, politique et environnemental. Il se passe pourtant « des choses terribles » dans la région, explique-t-elle. La Nouvelle Guinée est une île aux ressources naturelles incroyables. La beauté de la verdure n’a d’égale que la richesse des sous-sols. Or, cuivre, uranium, nickel, huile, gaz naturel,… Evidemment, tout cela suscite des convoitises : en y retournant cette année, Florence Brunois a découvert le lancement d’un énorme projet d’exploitation de gaz liquéfié, qui sera sans doute l’une des plus grandes au monde. C’est chez les Huli que seront construites les centrales. L’opérateur du projet n’est autre que la plus grande société internationale de pétrole et de gaz cotée en bourse : ExxonMobil. On ne peut s’empêcher de penser à Avatar, la fresque de David Cameron, qui raconte le drame d’une population locale envahie par un exploitant pétrolier qui veut détruire une Nature splendide pour puiser dans ses sous-sols.

Mais ExxonMobil n’est pas seul, explique Florence Brunois. « Il a reçu des fonds de la Banque centrale américaine, alors qu’Obama s’était prononcé contre l’exploitation des ressources naturelles. Les Chinois, les Japonais, les Australiens aussi : ils envahissent la Papouasie, ils font de la pub dans les quotidiens pour ce qu’ils présentent  comme un ‘projet de développement’. Ils veulent même créer une petite capitale qui va recevoir plus de 12000 expatriés, ainsi qu’un grand aéroport international qui impliquera d’accentuer la déforestation. Et a peu près tout va se passer chez les Hulis, qui ne vendront même pas de gaz mais qui sont corrompus par l’Etat papou ». Qui plus est, l’État vient tout juste d’adopter un amendement au droit de l’environnement suspendant les droits des tribus de défendre écologiquement leur territoire : négociation avec les compagnie d’exploitation, plaintes contre dommages écologiques… et ce par « intérêt national ».

LES HULIS NE SONT PAS LES DINDONS DE LA FARCE

La situation géo-politique en Papouasie est donc grave. C’est pourtant là-bas que TF1 a choisi d’installer ses caméras. Pour l’anthropologue, c’était paradoxalement « le choix de la facilité ». « Les Huli sont les meilleurs acteurs de la Papouasie. Ils savent d’ailleurs très bien jouer avec le Blanc, auquel ils ont été confrontés dès le début du XXe siècle. Aujourd’hui, ils sont les seuls à l’aéroport à vous attendre avec leurs plumes etc. Dès qu’il y a quoi que ce soit, on les appelle, car ils sont très fiers et n’ont pas du tout peur de se costumer, même s’ils ne le font évidemment pas au quotidien. Je ne sais pas combien ils ont été payés, mais les Huli sont très curieux et ravis quand des blancs arrivent. Ils s’ennuient sinon, ils n’ont pas encore la télé, les loisirs… C’est tout bonnement génial pour eux d’avoir un blanc qui vient avec eux au champ de patate ».

Il n’est donc pas pertinent de parler d’une manipulation des tribus par la production de l’émission. Et à l’évidence, TF1 n’avait pas conscience du mécanisme dans lequel elle mettait le doigt. En fait, chacun y a trouvé son compte. La chaine a trouvé une population prête à ressortir tout le folklore local devant les caméras. Et de leur côté, les Hulis ont renforcé leur capital prestige. « Cette histoire leur a fait beaucoup de bien », estime Florence Brunois. « Ca leur a donné du pouvoir par rapport aux autres populations locales : ‘Regardez, les Blancs sont venus chez nous, pas chez vous’ ». TF1 a donc renforcé les Hulis sur place. Mais pour l’anthropologue, « ce n’est pas une bonne chose. Les Hulis sont les grands impérialistes locaux », explique-t-elle. Ils cherchent en effet à s’étendre vers le Sud, s’appuyant sur leur mythologie pour obtenir des droits sur les territoires. « Ils sont déjà parvenus à conquérir beaucoup de terres, plus riches que la leur en arbres et forêts ». Ainsi, en choisissant les Huli, la production a servi les intérêts d’une population au détriment d’une dizaine d’autres.

LE PRECEDENT DE LA BBC

TF1 n’est malheureusement pas la première a faire ce genre de stupidité. Avec la télévision britannique, « il y a quand même eu mort d’homme », raconte Florence Brunois.

« L’an dernier, la BBC m’avait contactée pour organiser un reportage avec les Kasua. Ils cherchaient un traducteur et me demandaient si les Kasua accepteraient que ce soit quelqu’un de la World Wrestling Entertainment (WWE). J’en ai parlé avec la tribu, et leur réponse était claire : ils me voulaient moi et personne d’autre. J’en ai informé la BBC par mail. Résultat : silence radio. Ils ne voulaient pas d’une ethnologue. C’est quand je suis repartie en Nouvelle Guinée cette année que j’ai découvert qu’ils étaient finalement venus pendant 6 mois pour tourner leur émission : ‘Lost Volcano‘. Les Kasua ont été très mal payés, et comme pour TF1 aujourd’hui, on ne s’est pas soucié des jalousies des uns et des autres ».

L’émission a été diffusée, et Florence Brunois ne cache pas son dégoût : « c’est un travail lamentable, de la ‘science-réalité’, avec des scientifiques baroudeurs, et des Kasua bien présents mais présentés comme des objets naturels inconscients de la richesse de leur environnement. C’est minable, s’ils avaient vraiment voulu faire quelque chose pour la conservation en Nouvelle Guinée, ils auraient dû montrer que certains papou se battent et obtiennent des choses. En 2005, avec une partie des populations locales, nous avons créé une réserve, pour protéger le territoire des Kasua contre les exploitants forestiers. Il y a énormément de corruption, les contrats de concession sont lamentables, la compagnie forestière détient 80% du bois, elle possède même un quotidien national. C’était donc un grand succès. Car parallèlement, j’avais lancé une action en justice en 1997 qui n’a pas encore abouti. La réserve, c’était donc l’idéal, et ca a marché ». Mais la BBC n’en a pas parlé. Et après analyse sur ses cartes, notre anthropologue est formelle : « c’est délibérément qu’ils ont contourné la réserve, préférant parler des petites bêtes ici et là, sans d’ailleurs demander la moindre information aux Kasua, qui connaissent pourtant très bien leur environnement. Ils ont fait à leur sauce, c’est le choix de la facilité ». Un choix qui a des conséquences, car « il y a eu mort d’homme ». Un vieux guerrier Kasua a peu après été tué en montagne par un cochon. Or les cochons, à l’altitude où cela s’est passé, sont considérés comme des esprits. « Pour la population, après le passage des Blancs chez eux, les esprits se sont vengés. Sur ce coup, l’impact de l’émission sur la société est fort ».

UNE EMISSION UNILATERALE CONSTRUITE SUR L’EMPATHIE

Un tournage dans une société si différente de la notre n’est donc pas quelque chose d’anodin. Or, TF1 non plus « n’a pas cherché à s’encombrer de la complexité de la vie. La société Huli est extrêmement sophistiquée. Mais ils n’ont pas tenu compte des gens ». Florence Brunois a elle-même du attendre un an d’immersion chez les Kasua pour obtenir enfin leur confiance. Selon elle, il est évident qu’une émission de télévision ne peut pas faire de l’anthropologie sérieuse. Les choses sont donc claires. « Pour tourner leur émission comme il le voulait, il leur fallait de bons comédiens : les Hulis étaient parfaits. Ils se sont servis d’eux pour concocter une émission dont l’approche est totalement unilatérale. On ne peut pas sérieusement parler de rencontre. Il y a une telle distance… Les Hulis sont utilisés comme des objets culturels qui servent de faire-valoir. Tout est centré sur les français qu’on a envoyés là-bas. Et ce sans aucune préparation d’ailleurs. Je ne doute pas que la plupart sont capables d’aimer, mais ce qu’on aurait attendu d’eux, c’est de la tolérance ».

A priori, Bienvenue dans ma tribu fait penser à Rendez-vous en terre inconnue sur France 2. « J’ai un avis mitigé sur ce programme », lance Florence Brunois. « Frédéric Lopez m’avait contactée pour préparer une émission, mais j’avais du décliner car la production refusait de me prévenir en amont de l’identité de la vedette de l’épisode. C’est pourtant fondamental, on ne peut pas envoyer n’importe qui dans des populations si différentes ». Toutefois, après avoir vu des images avec Edouard Baer et Muriel Robin  qui avaient participé à l’émission, elle admet que « l’esprit est beaucoup moins prétentieux » que dans Bienvenue dans ma tribu, « parce qu’ici on a affaire à des gens cultivés et généreux ». A l’inverse, « l’émission de TF1 est vraiment très simple. Elle fonctionne exclusivement sur l’empathie, comme a peu près tout aujourd’hui (il n’y a qu’à voir les études menées sur le story-telling en politique). On ne s’intéresse pas aux Huli, on se demande plutôt qu’est-ce qu’on aurait fait à la place d’untel ou untel dans telle situation, et on finit par être content pour eux qu’ils puissent vite fait rentrer au bercail ». Selon la chercheuse, « il y a une idéologie derrière tout ce mécanisme de pensée de la chaine et des téléspectateurs. Les tribus sont présentées comme totalement arriérées, en retard par rapport à nous, parce qu’ils n’ont pas de frigo ou que sais-je ». La voix-off du programme tient en effet des propos sans équivoque : « Ces familles vont vivre au cœur des tribus les plus reculées de la planète. Leur défi ? Adopter les mêmes modes de vie primitifs pour se faire accepter ».Parler de « primitifs » est une absurdité, « c’est d’une intolérance totale vis-à-vis de l’autre », s’indigne Florence Brunois. « Le pire, c’est que le pouvoir en général pense de plus en plus de cette façon, et les scientifiques dont je suis, nous le ressentons aussi dans les directives qui nous sont données pour nos travaux ».

TF1 FAIT LE JEU DES ENVAHISSEURS EN PAPOUASIE

Le bilan est donc médiocre. Bienvenue dans ma tribu, « c’est très basique, du plastique ». Mais au-delà, c’est une entreprise aux effets très graves. En utilisant de si bons comédiens que les Huli pour sa mauvaise plaisanterie, TF1 a servi les intérêts de cette tribu. Or, servir les Huli, c’est aussi servir ceux de l’Etat et d’ExxonMobil, au détriment des autres clans et tribus papous et de leur environnement. Florence Brunois explique : « La société Huli étant très hiérarchisée, leur domination sur le territoire pourra en faire un interlocuteur unique, le projet d’exploitation de gaz avancera mieux ainsi que s’il fallait négocier avec la bonne dizaine de tribus du coin qui fonctionnent sur un mode égalitaire. Il est évident que c’est la raison pour laquelle les investisseurs et le gouvernement de Papouasie-Nouvelle Guinée ont donné tant d’argent aux Huli ».

Pour un peu plus de 2 millions de téléspectateurs certains soirs d’été, TF1 et Alexia Laroche-Joubert, avec leur nouvelle fiction qui ne dit pas son nom, auront donc peut-être contribué à l’affaiblissement de populations autochtones et à la destruction d’un merveilleux écosystème. Que faut-il craindre d’une saison 2 ?

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