Goûtez aux Amours imaginaires de Xavier Dolan

Les amours imaginaires revisite le « triangle amoureux » avec un style, une drôlerie, une vérité et un jeu d’acteurs qui raviront plus que les seuls bobos parisiens. Rythmé, beaucoup moins bavard que le prometteur J’ai tué ma mère (son premier long métrage)extrêmement travaillé dans le style, le film est une réussite. Chic et voluptueux, il fait aussi partie de ces choses simples, exquises à la manière d’un doux chocolat chaud mousseux marié à un carré noir amer, que l’on dégusterait sur une musique pop.

Présenté au Festival de Cannes 2010, ce second long-métrage a reçu un accueil hautement favorable de la critique et du public. Xavier Dolan fut récompensé de 8 minutes d’ovation et du prix de la jeunesse. Son premier film, J’ai tué ma mère, lui avait valu trois récompenses au Festival de Cannes en 2009, dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs : prix Art et Essai, prix de la SACD pour le scénario et prix Regards jeunes pour les longs métrages. Si Xavier Dolan énerve certains pour sa jeunesse et son assurance, son talent est indéniable, ce second long-métrage le prouve définitivement.

L’histoire est d’une grande simplicité. Francis (Xavier Dolan) et Marie (Monia Chokri), deux bons amis, s’éprennent  d’amour pour Nicolas (Niels Schneider), un jeune homme rencontré en soirée. Ils forment bientôt un trio inséparable, s’amusant à la ville comme à la campagne. Mais l’objet du désir, mystérieux, ambigu et quasi-asexué, suscite rapidement obsession et fantasmes destructeurs. Les deux complices scrutent et interprètent les moindres comportements et paroles de ce jeune éphèbe, si beau, si charmant, si intelligent, si insouciant. Multipliant les subterfuges qui expriment ou cachent leur dépendance affective, ils sombrent dans un duel amoureux de plus en plus violent.

Le triangle amoureux est un sentier mainte fois battu au cinéma : on ne citera que Jules et Jim (François Truffaut) ou plus récemment Les chansons d’amour (Christophe Honoré). Et si Xavier Dolan ne révolutionne pas le genre sur le plan scénaristique, il apporte un style qui transforme une intrigue bien mince en œuvre intense, moderne et rafraichissante.

Xavier Dolan s’est appuyé sur ses propres talents d’acteur ainsi que ceux notamment de Monia Chokri, qui campe subtilement son rôle de jeune femme moderne et gracieuse, empreinte à la fois d’un romantisme naïf et d’une agressivité névrosée. Il a eu le talent de savoir mettre en valeur les acteurs, pour construire des personnages forts et susciter l’empathie. Pour cela, nul besoin de voix off ou de dialogues interminables. Le jeune réalisateur enfile les plans sensuellement serrés et les ralentis sur les corps en mouvement. Il joue du cadrage, souvent haut, parfois aussi décentré, laissant les visages comme perdus, cachés ou écrasés sous le poids de la réalité et de ses ambigüités.

Le jeune surdoué du cinéma propose ici un travail stylistique bien plus abouti que dans son coup d’essai l’an dernier. Un grain particulier, des couleurs d’automne, des décors variés, un jeu de lumière qui va jusqu’au monochrome pour des scènes de lit. Le tout porté par une bande originale hétéroclite (Dalida, Jean-Sebastian Bach, Indochine, France Gall, The Knife…), soignée pour surprendre et rythmer l’oeuvre. Au final, un travail complet, maitrisé, sensé, équilibré, pas présomptueux, au seul service du plaisir du spectateur.

Les amours imaginaires est une œuvre à la fois réaliste et fantasmatique. La complexité des choses de l’amour y est finement restituée : séduction, ambigüité, interprétation, rejet, deuil, guérison. On s’amuse des personnages en même temps qu’on se reconnait en eux, dans leurs sentiments, leurs quêtes, leurs efforts, leurs espoirs, leurs doutes, leurs fantasmes. Grâce à une écriture et une mise en scène efficaces, le spectateur est placé en position de voyeur caustiquement amusé par la concurrence entre Francis et Marie et leurs dialogues cinglants. Mais il est aussi habilement porté dans la psychologie des personnages, absorbé dans l’aventure émotionnelle.

Xavier Dolan a confectionné une mécanique bien huilée, offrant de régulières occasions de nous évader au-delà de ce trio amoureux. Le film est en effet ponctué par des images d’individus qui discutent chacun leur tour face caméra de leurs expériences amoureuses. Xavier Dolan parvient alors astucieusement à informer le spectateur – quand un garçon présente l’échelle de Kinsey, une théorie sur la diversité des orientations sexuelles  – mais surtout à provoquer l’hilarité, notamment quand une fille raconte ses déboires sur MSN… On notera aussi l’apparition d’Anne Dorval, sympathique clin d’œil au premier film du réalisateur. C’est aussi par un clin d’œil que Xavier Dolan conclue un film marquant et convainquant du début à la fin.

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