Ces gens de droite dont s’entoure François Hollande

« Le pouvoir n’a d’intérêt que quand on en abuse ». Provocant, sincère mais pas si naïf, Vincent Lindon, acteur engagé et récent interprète d’un candidat à Matignon dans le Pater d’Alain Cavalier, a indirectement interpellé François Hollande, présent à ses côtés sur le plateau de 2011, le roman de l’année, mardi 13 décembre sur France 2. « Je trouve ça formidable d’abuser de son pouvoir pour faire du bien. ‘Je suis le patron, et j’ai décidé qu’à partir de maintenant, les faibles allaient avoir ceci, les moins faibles allaient leur donner cela. Pourquoi ? Parce que.’ […] Ca peut aussi être simple les idées dans la vie ». Et le candidat socialiste de répondre : « la réalité est plus compliqué que cela. L’idéal est celui-là. Mais l’idéal, c’est d’abord de faire réussir son pays, et de donner une fierté, une considération, un respect. C’est ce qui manque le plus aujourd’hui ». Laissant l’acteur, et le téléspectateur de gauche, pantois. Ne bouleversons pas l’ordre en place, résignons-nous avec dignité. Quel programme !

Autres intervenants, mais même configuration. Samedi 10 décembre, sur le plateau d’On n’est pas couché sur France 2, Patrick Bruel conseille son ami Manuel Valls, responsable de la communication de campagne de François Hollande : « Aux questions concrètes posées, tu ne réponds pas concrètement, déclare sagement l’artiste. […] On attend, les Français, socialistes, dont je suis, que François Hollande prenne la barre […]. Je crois que cette élection ne se gagnera pas au centre. La gauche doit prendre son étendard de gauche ».

L’étendard de la gauche, François Hollande est encore loin de se l’être approprié. Surtout, sur les questions économiques, on se demande qui, dans son entourage, pourrait le pousser le vers des ambitions plus ancrées à gauche, plus profondément alternatives ?

Sans doute pas Michel Sapin. Cet ami de 35 ans, camarade de promotion à l’ENA, aujourd’hui en charge du projet présidentiel du candidat Hollande, détricote en ce moment même le programme du parti socialiste de Martine Aubry. Objectif : l’adapter aux dernières prévisions de croissance pour 2012, en en profitant pour proposer une rigueur de gauche, plus juste, mais dont le moment (tout de suite) et le rythme (retour à 3% de déficit en 2013 et à l’équilibre en 2017) sont dictés par les agences de notation et les marchés. Une position qui a plus à voir avec le centre qu’avec les alliés naturels de la gauche. L’intéressé avait spectaculairement démontré cette préférence dans Mots Croisés, encore sur France 2, un soir de novembre 2010. Jean-Luc Mélenchon l’interpellait : « Puisqu’on me demande sans cesse à moi ce que je ferais au deuxième tour de l’élection… », « que ferait-il [Michel Sapin] si vous êtes en tête ? », terminait Yves Calvi. Embarrassé, Michel Sapin répondait : « Ah ! d’accord. Oui oui oui… Si je devais répondre, je serais désagréable avec Jean-Luc Mélenchon, et je n’ai aucune envie d’être désagréable avec lui. Le débat à gauche, il est nécessaire – Je ne réponds pas à votre question, je vous le dis tout de suite -. Le débat à gauche, il est nécessaire – Vous comprenez pourquoi… – ».

Sans doute pas Elie Cohen. Directeur de recherche au CNRS puis au Cevipof, professeur à Science Po, à l’ENA, à Harvard, primé par l’Académie des sciences morales et politiques en 1997 et titulaire du prix européen du livre économique en 2002, membre du Conseil d’Analyse Economique,… Le CV de l’économiste impressionne et fonctionne pour lui comme un pass d’entrée à tous les studios. Elie Cohen fait en effet partie de ces experts qui inondent les médias de leur parole assurée. Assurée, et libérale. Aux questions de Patrick Cohen sur France Inter le 12 août dernier, il demander aux dirigeants politiques de cesser de retarder les « mauvaises nouvelles ». Pour ce prestigieux représentant de l’orthodoxie économique, se revendiquant bien facilement du centre-gauche, la seule réponse à apporter à la crise du capitalisme qui dure depuis 2008 – et que l’on réduit aujourd’hui à une crise de la dette publique – réside dans l’augmentation des impôts, la diminution des dépenses par la libéralisation des secteurs du transport et de l’énergie, et une simple redistribution des ressources publiques restantes. « L’attitude de la France qui a consisté à dire depuis le début de cette crise ‘nous nous fixons comme objectif d’atteindre l’objectif de 3% en 2013 et nous nous y tiendrons quoi qu’il arrive’, je crois était une bonne démarche sur le fond. […] Le travail qu’il convient de faire maintenant, c’est de faire des hypothèses réalistes de croissance et de montrer concrètement comment on va tenir cet objectif de 3% ». On est loin ici de l’hétérodoxie économique, dont pourrait pourtant tout naturellement s’inspirer la gauche. C’est pourtant auprès d’un tel économiste social-libéral que François Hollande prend régulièrement conseil.

Sans doute pas Philippe Aghion. Professeur au Massachusetts Institute of Technology, à Oxford, puis à Harvard et à l’École d’économie de Paris depuis 2006, membre du Conseil d’Analyse Économique, ce théoricien de la croissance endogène, multi-primé, réfléchit aux politiques économiques à moyen et long termes, mettant l’accent sur l’innovation et la compétitivité. Dans un entretien à) EuropUsa.com en 2004, il se prononçait pour un assouplissement du Pacte de stabilité et de croissance : « On ne peut pas exiger que les déficits publics soient maintenus en dessous de 3% du PIB en toutes circonstances et en même temps prétendre pouvoir augmenter les financements de la recherche, de l’enseignement et des grands travaux dans les secteurs clés ». Pourtant, répondant aux questions de La Dépêche le 14 novembre dernier, il adopte à son tour le ton de la rigueur, ne militant plus que pour la rendre plus juste : « Il y a une rigueur de droite et une rigueur de gauche, c’est-à-dire plus ou moins bien partagée entre les plus fortunés et les couches les plus modestes ». Avec Elie Cohen, il signait d’ailleurs cette année un rapport pour le CAE proposant une « troisième voie », ni monétariste ni keynésienne, visant à sauver la croissance par la diminution des dépenses publiques, empruntant notamment les voies de la flexi-sécurité (à la suédoise) et de la modération salariale (à l’allemande). Si la relance keynésienne a ses faiblesses, pourquoi la troisième voie devrait-elle être si modérée ? C’est pourtant de ce discours que s’abreuve aujourd’hui François Hollande pour crédibiliser sa candidature et déterminer son programme économique.

Sans doute pas non plus ses experts et patrons. De crainte, sans doute, que ces analyses économiques sentent encore trop l’intellectualisme gauchisant, François Hollande prend également conseil auprès de personnalités de la société civile. Certains étaient par exemples réunis les 24 août et 9 novembre derniers pour des séminaires à huis clôt. Et il est assez cocasse d’observer que ces autres têtes pensantes du programme économique du candidat socialiste, aussi respectables puissent-elles être, proviennent presque toutes des milieux libéraux et financiers : André Sapir (à ne pas confondre avec Jacques Sapir, chantre de la démondialistion), ex-Commission Européenne ; Romain Rancière, ex-FMI ; Karine Berger, conseillère d’une société d’assurance après être passée par le Ministère du Budget ; Emmanuel Macron, banquier et ex-Commission Attali ; Stéphane Boujnah, banquier et ex-conseiller de DSK ;… Pour parfaire cette étonnante photo de famille, rien de tel pour le candidat du premier parti de gauche français que d’entretenir une savoureuse complicité avec le milieu patronal. A travers Jean-Jacques Augier et Bernard Cottin (entre autres), le CAC 40 a d’abord participé au financement de sa campagne des primaires. Mais le cercle des amitiés patronales de François Hollande est plus large, comme le révélaient nos confrères de Challenges en novembre : « Certains sont des anciens camarades de HEC ou de l’ENA comme Henri de Castries (Axa), André Martinez (ex-Accor), Jean-Marc Jannaillac (RATP). Il échange volontiers avec Anne Lauvergeon (ex-Areva), Christophe de Margerie (Total), Anne-Claire Taittinger (Louvre), Alain Dinin (Nexity), Jean-Claude Meyer (Rothschild). Surtout, Hollande peut compter sur Paul Boury, lobbyiste reconnu, pour multiplier les contacts ».

Cette esquisse de la galaxie économique de François Hollande donne à réfléchir. Et à conclure que, dans sa fameuse tribune du Monde daté du 19 octobre, tout en donnant sa volée de bois vert à chacune des têtes d’affiche des gauches, le philosophe Michel Onfray avait au moins raison de dire que, « avec François Hollande, les vaches libérales seront bien gardées ».

Facebook comments:

  • Max

    Il n’est pas étonnant que parmi les conseillers de M. Hollande on retrouve des personnes aux pensées qui penchent plutôt vers la droite. Après tout n’est-il pas l’héritier de Delors ? l’héritier d’une gauche modérée plus axée vers le centre et un socialisme « social-democrate » ?
    Il ne se cache d’ailleurs plus de vouloir séduire les électeurs du centre et notamment ceux de M. Bayrou plutôt que ceux de M. Melenchon. Est-ce un calcul en pensant que les électeurs les plus à gauche ne voteront pas pour Sarkozy au second tour ? ou est ce purement idéologique ?
    Je pense que c’est un peu des deux, et dans ce cas le calcul me semble risqué car M. Hollande aura besoin d’un plus que le soutien d’Arnaud Montebourg pour conserver les voix communistes, et si les électeurs les plus à gauche décident de bouder les urnes au second tour tout peut arriver. On peut aller plus loin et imaginer une surprise dès le premier tour souvenons de ce fameux mois d’avril 2002 qui a fait si peur il y a quelque mois alors que Marine Le Pen perçait dans les sondages. Mais ne nous inquiétons pas le vote utile sera suffisamment encouragé pendant la campagne soyons en sur.
    J’ai vu ce matin un sondage du CSA pour 20 minutes que 55% des français (49 chez les sympathisant de gauche) était pour un gouvernement d’union nationale regroupant des personnalités de gauche comme de droite. Finalement peut-être que le candidat Hollande est sur la bonne voie …

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