Leur « vérité »

« Je veux tenir un langage de vérité », « la vérité c’est que…», « il faut dire la vérité aux Français »,… Des plateaux télé aux studios radio en passant par les pupitres des meetings et allocutions diverses, certains hommes politiques usent et abusent d’un terme positif, impressionnant mais vague : « la vérité ». Prenez le discours de Toulon du 1er décembre : Nicolas Sarkozy y est passé à 10 reprises. L’occurrence était moindre (2) dans le discours d’investiture de François Hollande, le 22 octobre, mais le candidat socialiste avait à cette occasion élevé « la vérité » au rang de premier « principe » dont il disait avoir choisi de s’armer pour sa candidature, devant la « volonté », « la justice » et « l’espérance ». « L’arme de la vérité », c’est aussi le choix de François Bayrou, si l’on en croit son discours à la Maison de la Chimie du 7 décembre, qui faisait intervenir le terme « vérité » à 4 reprises en 30 minutes.

Tout ceci pourrait témoigner de la conscience qu’a la classe dirigeante d’un fait qui n’en finit plus d’alarmer, participant notamment à l’abstention, à la tentation de l’extrême droite ou à l’envie d’un gouvernement d’experts plutôt que de politiques : les Français se méfient de leurs représentants. Dans la dernière vague de résultats du Baromètre de la confiance du CEVIPOF (octobre 2011), seul un tiers des 1500 répondants disent encore avoir la foi : 27% accordent leur confiance à Nicolas Sarkozy, 30% aux députés européens, 33% à François Fillon et 37% à leur député. Ils ne sont d’ailleurs que 13% à avoir confiance dans les partis politiques. Pire pour Nicolas Sakozy, François Bayrou et François Hollande : 50% des sondés disent n’avoir jamais eu confiance en chacun d’eux.

Pour renouer le lien démocratique avec les Français, les hommes politiques doivent au moins donner des gages d’honnêteté, d’intégrité, de sincérité et donc… dire la vérité. Mais qu’est-ce que la vérité ? Que le recours à cette notion, commun à notre trio de choc, soit sincère ou non, ses modalités posent encore un problème démocratique, car elles viennent servir une forme d’idéologie dominante. Laquelle est toujours exprimée à la suite des différentes incantations en vérité : chez ces trois candidats pourtant sensés représenter des solutions politiques opposées, vérité rime aujourd’hui avec rigueur, désendettement, effort, sacrifice…

Pour Nicolas Sarkozy, « Dire la vérité aux Français, c’était leur dire que l’État ne pouvait pas indéfiniment financer ses dépenses courantes et ses dépenses de solidarité par l’emprunt, parce qu’un jour, il faut payer ses dettes. Dire la vérité aux Français, c’était leur dire que la crise […] appelait à accélérer le rythme des réformes, […] c’était leur dire que pour sortir de la crise il faudrait travailler davantage » (Toulon, 1er décembre).

À sa manière, François Bayrou est allé dans le même sens le 7 décembre : « Voici la première affirmation de cette campagne de vérité : […] Les dirigeants successifs n’ont pas prévu, n’ont pas vu, n’ont pas osé voir ce qui se préparait pour notre pays. […] Tous ceux donc qui nous diront à longueur d’émissions et de meetings que les causes de nos difficultés viennent d’ailleurs, que nous les subissons, qu’elles proviennent du monde, de la finance capitaliste, des banques, de l’Europe, de l’euro, de l’immigration, tous ceux-là en réalité nous dévoient et nous désarment parce qu’ils nous empêchent de regarder en face nos insuffisances et nos erreurs ».

Et que dire de François Hollande… En gentil garçon, c’est-à-dire en social-démocrate voire en social-libéral bien dans ses baskets, le candidat du Parti Socialiste ne veut pas se battre, surtout pas contre la spéculation et les marchés financiers. Acceptant les mécanismes économico-politiques à l’oeuvre aujourd’hui, il doit donc se soumettre aux exigences de remboursement quasi-immédiat de la dette publique. Aussi affligeant e que puisse être cette capitulation annoncée d’un homme de gauche, François Hollande a le mérite de ne pas la cacher. Admettant qu’il n’aura pas plus de courage que François Mitterrand deux ans après son élection, il nous annonce 1983 avant même de tenter 1981. « Je ne serai pas un candidat prestidigitateur. Je ne serai pas le président qui viendra devant les Français six mois après son élection pour leur annoncer qu’il doit changer de cap, qui reniera ses promesses en découvrant avec effroi que les caisses sont vides. Les Français sont lucides, ils préfèrent des engagements forts sur l’essentiel qu’un catalogue de revendications sur tous les sujets. Je veux gouverner dans la durée sur la base de la vérité » (Discours à la Convention d’investiture du candidat socialiste, 22 octobre).

L’Homme ne connait pourtant pas de vérité unique et universelle. « Il y a la tienne, la mienne et celle de tous les autres. Toute vérité n’est que la vérité de celui qui l’a dite. Il y a autant de vérités que d’individus » (Eric-Emmanuel Schmitt, L’Évangile selon Pilate). Une vérité humaine n’est qu’une interprétation de la réalité, de ce qui existe effectivement mais qui est trop complexe pour être appréhendé entièrement et unanimement, objectivement. Ainsi, tout juste peut-on être honnête dans la présentation de sa propre vérité, c’est-à-dire sincère dans le discours, dans la communication de ce que l’on considère comme vrai. C’est là le véritable devoir des politiques pour envisager de ressusciter la confiance dont nous parlions.

Mais dans les discours de Nicolas Sarkozy, de François Bayrou et de François Hollande, le recours régulier à cette notion vise à tuer l’idée même d’un débat sur des dimensions pourtant essentielles de la politique. Comme si de rien n’était, l’invocation de la vérité, sans preuve ni argumentaire raisonné, permet de renvoyer toute solution ou volontarisme alternatifs dans le détestable camp du mensonge. Or, s’il doit bien exister un cadre légitime des idées sérieuses et sincères, s’il y a bien des menteurs et des mensonges qu’il faut savoir décrédibiliser, le cadre ici imposé est on ne peut plus idéologique. Messieurs, « l’urgence » du « désendettement », des « efforts », de la « rigueur » ou de la « rigueur juste », cette urgence-là, c’est la vôtre. Vous êtes peut-être persuadé de ce que vous affirmez, il s’agit peut-être bien de votre vérité. Mais la discuter ne fait pas, par exemple, d’un Emmanuel Todd, d’un Jean-Luc Mélenchon ou d’un économiste atterré, de sombres bonimenteurs. Sans doute la vérité de ceux-ci est-elle même autrement plus lumineuse.

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