Violences et prohibition : les putains dans la rue

Demain, samedi 17 décembre, sera la journée internationale de lutte contre les violences faites aux travailleuses-eurs du sexe. Cette manifestation annuelle est née en 2003, en réaction à l’arrestation aux États-Unis, 20 ans après les faits, d’un criminel qui avait, dans l’indifférence, tué de nombreuses personnes prostituées entre 1982 et 1985. « Ce sont des proies faciles dont personne ne se soucie, avait-il alors froidement expliqué. Elles ne seront jamais portées disparues… ». C’est en mémoire des victimes de ce meurtrier que plusieurs associations de prostituées-és se réuniront donc à nouveau demain à Paris, Lyon, Marseille et Toulouse. Mais c’est aussi et surtout pour dénoncer leur stigmatisation et les violences (physiques, morales, sociales, sexistes, racistes, homophobes ou transophobes) qui en découlent et qu’elles-ils subissent aujourd’hui.

La prostitution n’est pas interdite en France. Mais toute l’hypocrisie et la dangerosité de la situation réside dans ce fait que les prostituées-és sont de facto criminalisées-és, d’abord par la Loi pour la Sécurité Intérieure du Ministre Sarkozy votée en 2003 et qui pénalise le racolage passif, ensuite par les divers arrêtés municipaux qui aggravent cette stigmatisation, et enfin par la politique migratoire qui menace d’expulsion de nombreuses-eux travailleuses-eurs du sexe. « Ces lois éloignent les travailleuses du sexe des lieux de passage, les exposant davantage aux risques de violences, explique dans un communiqué Cabria, association lyonnaise de santé communautaire. Ces violences sont autant le fait de ‘clients’ violents, que de passants ou d’habitants des quartiers de prostitution… Mais nous constatons aussi de nombreuses violences symboliques portées par des représentants d’institutions (police, travailleurs sociaux) : harcèlement, pressions morales, jugement sur l’activité, discriminations… ».

En 2011, cette journée de lutte intervient dans un contexte tout particulier, puisque l’Assemblée Nationale vient d’adopter une résolution affirmant officiellement « la position abolitionniste » de la France en matière de prostitution, avant qu’une proposition de loi sur la pénalisation des clients (avec des peines allant jusqu’à 2 mois d’emprisonnement et 3750€ d’amende) ne soit déposée dans la foulée. « Sous couvert d’’aider des victimes’, il s’agit encore d’une mesure répressive et dangereuse à notre encontre, s’indigne le STRASS (Syndicat du TRAvail Sexuel), en tête des cortèges demain, dans un communiqué. Cette disposition va accroître la présence et les potentielles violences policières sur les lieux de tapin, nous invisibiliser un peu plus, nous éloigner des structures de soins, de dépistage, de prévention, entraver notre capacité à imposer des rapports protégés. Cette situation va faire les choux gras des réseaux, et des patronNEs de l’industrie du sexe, qui seront d’autant plus à même de nous fournir ce dont les parlementaires nous privent :  des moyens et des lieux pour exercer, une protection, des clientEs ».

Dans le Clivage de notre numéro 1180, Élisabeth Roudinesco, psychanalyste, analysait finement les fondements du consensus politique qui permet cette évolution juridique et que déplorent les associations de prostituées-és. « La gauche est souvent fautive par antilibéralisme concernant les mœurs, déclarait-elle. Elle s’est montrée à la hauteur sur la question du mariage homosexuel, même si elle a été lente à l’admettre, mais il lui reste beaucoup à faire pour avancer sur les questions relatives au sexe. Le plus souvent, particulièrement en période de crise économique, elle privilégie la question de la protection contre les désastres sociaux, au détriment de la question des libertés individuelles ou du désir, de la jouissance et des passions, toutes choses jugées trop ‘bourgeoises’ ou faites pour les riches. Du coup, elle rejoint les conceptions de la droite la plus réactionnaire ».

Cette gauche, les libertaires et toutes celles et ceux qui simplement entendent ces arguments, pourront donc rejoindre les travailleuses-eurs du sexe samedi 17 décembre (départ de la manifestation parisienne à 14h Place Pigalle). Les principales revendications seront :

  • L’abandon du projet de pénalisation des clients et la fin de toute répression des prostituées-és.
  • La participation des prostituées-és à l’élaboration de politiques publiques qui les concernent.
  • L’abrogation des délits de racolage, de proxénétisme, d’aide et de soutien.
  • La régularisation des travailleuses-eurs du sexe sans papier.
  • L’accès aux droits fondamentaux : santé, retraite, logement, chômage, justice et sécurité.

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